science, corps & esprit

L’un des plus grands professeurs de neurologie, Antonio Damasio, interviewé par le docteur en psychiatrie, David Servan-Schreiber, nous livre ses idées révolutionnaires pour la compréhension de notre santé:

– Ce que nous expérimentons dans notre esprit est toujours le résultat de modifications corporelles.

– Certaines de nos actions envers nous-même ou envers les autres peuvent renforcer ou, au contraire, détériorer notre équilibre physiologique.

– Lorsque nous éprouvons une profonde douleur ou une grande tristesse et que cet état se prolonge, les implications vont au-delà de l’esprit pour affecter le corps.

– Ces états émotionnels peuvent avoir des conséquences sur le système immunitaire et générer des infections ou contribuer au développement d’un cancer.

– On continue de traiter le cancer, les infections et les maladies cardiaques comme si ces affections étaient exclusivement physiques, sans évaluer, premièrement, l’impact de la maladie sur l’esprit et, deuxièmement, ce que l’esprit a fait pour créer cette maladie, et continuera de faire.

– Nous avons besoin de concevoir de nouvelles formules mieux adaptées aux malades et, plus important encore, il nous faut trouver des approches qui diminueraient les risques de tomber malade.

David Servan-Schreiber : Vous déclarez dans votre livre que nos sentiments et nos émotions sont des manifestations, soit d’un déséquilibre de la physiologie du corps,soit de son harmonie. Une théorie qui provoque un bouleversement radical dans la pensée neurologique, psychologique, psychiatrique…

Antonio Damasio : Parce que je ne suis pas psychiatre, j’ai toujours espéré qu’il y aurait des gens comme vous qui défendraient ces idées pour changer la psychiatrie traditionnelle. J’ai suivi une formation en psychiatrie et cela m’a toujours passionné, mais la relation psychiatre-patient m’a toujours gêné. C’est pourquoi je suis beaucoup plus à l’aise avec la neurologie. La façon dont certains psychiatres traitent leurs patients est regrettable. Ils ne comptent presque que sur les médicaments, ignorent le contact humain, ils ont du mal à considérer le patient comme une personne à part entière. Alors que j’écrivais sur les émotions et les sentiments, j’ai éprouvé la nécessité de relire Spinoza et de démontrer combien il avait raison en ouvrant une perspective nouvelle sur la relation esprit-corps. Jusqu’ici, la médecine moderne s’appuyait sur Descartes, lequel dissociait la raison – l’esprit – des émotions et des états du corps. Spinoza renverse cette théorie. Il propose comme fondement pour l’homme – aussi bien pour l’esprit que pour le corps – une seule « substance ».

David Servan Schreiber : Vous allez encore plus loin en écrivant que vous concevez les expériences de l’esprit comme une manifestation de l’équilibre physiologique du corps !

Antonio Damasio : Ma position est presque aussi radicale que celle de Spinoza, en ce sens que, pour moi, tout ce qui est contenu dans l’esprit provient de modifications du corps. Je vous vois, mais votre image n’est qu’un changement dans l’état de mes neurones entre ma rétine et mon cortex visuel. Ce sont des changements corporels. La même chose se passe quand vous entendez ma voix. Le son envahit votre corps en se transmettant de votre oreille à chaque région de votre cortex cérébral. Ce que nous expérimentons dans notre esprit est toujours le résultat de modifications corporelles.

David Servan Schreiber : Et cela a de profondes répercussions sur ce que l’on appelle la “psychologie du bonheur”…

Antonio Damasio : Oui. L’une des idées fondamentales de la biologie, c’est que la vie, pour qu’elle se poursuive de manière stable, doit reposer sur un équilibre continu. Les physiologistes appellent cela l’« homéostasie ». Certains états sont préférables à d’autres pour la simple raison qu’ils sont compatibles avec la vie et avec le bien-être. Les émotions sont des manifestations de ces états. Elles sont toujours en rapport avec la survie, le plaisir et la douleur. Nous avons non seulement besoin de survivre, mais de survivre en vivant bien ! Pour moi, il est évident que nos systèmes de régulation sont organisés pour tendre vers le bien-être. Survivre et rester neutre n’est pas le but à atteindre. Et ceci correspond d’ailleurs à ce que vous mettez en avant dans votre livre sur la nouvelle médecine des émotions.

David Servan Schreiber : Selon vous, la physiologie est, d’une certaine façon, une force permettant de développer et d’éprouver le bien-être. Comment passez-vous de cette idée à l’éthique et au comportement moral ?

Antonio Damasio : On se rend compte – comme l’a montré Spinoza – que certaines de nos actions envers nous-même ou envers les autres peuvent renforcer ou, au contraire, détériorer notre équilibre physiologique. Par exemple, lorsque l’on fait quelque chose qui provoque la douleur d’autrui ou sa mort, on modifie de façon parfois radicale notre propre bien-être physiologique. Plus intéressant encore : cette modification aura des conséquences physiologiques. Nous sommes conçus pour survivre et maintenir notre stabilité, mais si nous agressons les autres, cela se retourne contre nous et contre l’équilibre de notre corps. Spinoza l’énonce très clairement. C’est le fondement de l’éthique. On peut considérer l’équilibre physiologique – état nécessaire pour que la vie continue – comme le fondement de la morale, c’est-à-dire la mesure de ce qui est « bien » et de ce qui est « mal ».

David Servan Schreiber : Spinoza a parlé de “substance unique” qui se trouverait à l’origine de nos pensées, de nos émotions et de toutes les réactions de notre corps. Vous y croyez. Or, ce n’est pas le fondement de la médecine aujourd’hui. En tant que médecin, quelle importance accordez-vous aux émotions ?

Antonio Damasio : Lorsque vous éprouvez une profonde douleur ou une grande tristesse et que cet état se prolonge, les implications vont au-delà de l’esprit pour affecter ce que nous appelons le corps. Ce même corps qui est traité par la médecine ou la chirurgie. Ces états émotionnels peuvent avoir des conséquences sur le système immunitaire et générer des infections ou contribuer au développement d’un cancer. C’est quelque chose d’assez bien connu et pourtant, cela n’a eu presque aucun impact en médecine. On continue de traiter le cancer, les infections et les maladies cardiaques comme si ces affections étaient exclusivement physiques, sans évaluer, premièrement, l’impact de la maladie sur l’esprit et, deuxièmement, ce que l’esprit a fait pour créer cette maladie, et continuera de faire.Aussi, je pense que le système médical doit connaître un profond bouleversement. Que ce soit en pneumologie, en infectiologie, en cardiologie, en rhumatologie ou en dermatologie, aucun de ces domaines ne peut être appréhendé et compris complètement sans tenir compte de l’élément mental du patient, de la composante régulatoire de son cerveau et de son système nerveux autonome. Tout est sous l’influence de ces systèmes.

David Servan Schreiber : Dans la tradition médicale orientale, les troubles émotionnels – comme l’anxiété et la dépression – ne sont pas considérés comme des troubles de l’esprit, ni du corps d’ailleurs, mais comme un dérèglement des deux à la fois. La médecine occidentale commencerait-elle à se rapprocher de cette conception ?

Antonio Damasio : N’étant pas expert en tradition orientale, je n’ai pas fait ce rapprochement, mais je pense que cette conception est très cohérente et qu’elle est plus proche de la réalité. Je ne crois pas que nous puissions avancer si nous continuons à séparer le corps de l’esprit comme c’est le cas actuellement. Prendre en compte l’ensemble, voilà ce que nous devons faire.

Pour commencer à comprendre ces relations en termes de neurosciences, je propose l’idée de « carte du corps », c’est-à-dire la représentation de l’état du corps dans notre cerveau. On peut se la représenter un peu comme un tableau de bord, continuellement mis à jour, avec des informations sur l’état de chaque organe et de chaque fonction physiologique.

David Servan Schreiber : Cela nous permettrait-il de savoir comment maîtriser les états émotionnels, l’anxiété et la dépression notamment ?

Antonio Damasio : Hier, un philosophe m’a posé une question : « Seriez-vous capable, simplement par une stimulation kinesthésique [mouvement du corps, ndlr], de changer la nature d’une émotion ? » Ma réponse a été : « Sans aucun doute. » En modifiant l’état de notre corps, nous modifions notre façon de percevoir tout ce qui nous arrive, notre perception du monde.Voilà une déclaration très importante. Elle pourrait annoncer une nouvelle façon de pratiquer la psychothérapie ! Elle mérite en tout cas d’être explorée…

David Servan Schreiber : A la fin de votre livre, vous abordez des questions d’ordre spirituel. Pourquoi ?

Antonio Damasio : Les gens accordent de la valeur à ce qu’ils décrivent comme des expériences spirituelles. De quoi parlent-ils ? De quelle façon pouvons-nous, avec le langage des neurosciences, aborder cette question ? Ma réponse, pour l’instant, est que les « états spirituels » sont en fait des états émotionnels, mais qui se manifestent de manière particulière dans notre corps.
De la même façon que la colère ou la honte correspondent à une configuration particulière du corps – la colère, par exemple, pousse à l’action, au mouvement, alors que la honte nous inhibe –, on peut définir une configuration du corps qu’on appelle « spirituelle ». Ces états se manifestent dans des circonstances particulières et attirent des pensées particulières. Ils sont provoqués par certains stimuli, qui vont des œuvres d’art à la musique en passant par la nature… Et l’état qui en résulte est un état d’incroyable harmonie physiologique.

David Servan Schreiber : Est-ce la physiologie qui provoque l’état spirituel, ou bien l’état spirituel qui génère l’harmonie dans notre corps ?

Antonio Damasio : La contemplation de certains objets ou certaines circonstances – un paysage remarquable par exemple, un morceau de musique, l’admiration que nous pouvons avoir pour une autre personne, ou même la compréhension d’un problème scientifique – causent l’émotion positive et un état physiologique harmonieux. Ce que nous appelons « spirituel », c’est notre perception de cette harmonie physiologique.Il existe, dans la nature, des stimuli qui causent ces états spirituels. Donc, au cours de l’évolution de notre espèce, nous avons développé une adaptation particulière à ces stimuli : la beauté des couchers de soleil, la majesté des montagnes et des lacs, etc. De même, nombre de stimuli que je considère comme étant la cause d’états spirituels – par exemple, des chefs-d’œuvre musicaux – sont eux-mêmes le résultat d’états spirituels.

David Servan Schreiber : Vous allez encore plus loin quand vous écrivez : “J’assimile la notion de spirituel à une expérience intense de l’harmonie, au sentiment que l’organisme fonctionne avec la perfection la plus grande possible. Cette expérience s’associe au désir d’agir à l’égard des autres avec bienveillance et générosité… Les sentiments spirituels expriment la substance même du vivant.”

Antonio Damasio : Pourquoi éprouvons-nous ces états ? C’est la question que je me pose. Ce sont des états qui sont incroyablement adaptés aux processus nécessaires au déroulement de la vie. Mon intuition est la suivante : ce que nous considérons comme étant le plus spirituel, le plus élevé dans nos vies, pourrait bien correspondre aux états de nos corps qui définissent la mécanique idéale du vivant. Vous pouvez l’appeler la magie qui se cache derrière la vie…

David Servan Schreiber : Comment, selon vous, cette conscience que les états du corps sont étroitement liés aux pensées, aux émotions et à la spiritualité peut révolutionner la psychologie et la psychothérapie ?

Antonio Damasio : Grâce à cette idée selon laquelle le corps et l’esprit sont inséparables. Ce qui rend la médecine moderne si étroite et si pitoyable, c’est cette totale dépendance aux médicaments et l’absence d’intégration entre le corps et l’esprit, parce que les problèmes n’ont pas encore été véritablement compris à un niveau scientifique.Nous avons besoin de concevoir de nouvelles formules mieux adaptées aux malades et, plus important encore, il nous faut trouver des approches qui diminueraient les risques de tomber malade. Avec un mode de vie différent, de nombreuses maladies que l’on appelle « psychiatriques » pourraient probablement être contrôlées.

David Servan Schreiber : Vous êtes en train de nous dire qu’en aidant le corps à être physiologiquement plus sain, nous pouvons influencer la façon dont nous vivons nos émotions et nos sentiments ?

Antonio Damasio : Absolument. Le fait d’en savoir plus sur les émotions, en termes physiologiques, pourrait nous permettre de développer une action au quotidien sur l’expérience de notre corps, de façon à mener une vie plus heureuse.

Comment agir? Quelles sont ces méthodes qui passent par notre corps pour soigner nos émotions ? Il s’agit, comme dans certaines traditions ancestrales, de contrôler la physiologie par la pensée – yoga, méditation, qui permettent, par exemple, de recouvrer la cohérence du rythme cardiaque – ; ou encore, de nutrition équilibrée – acides gras oméga 3, apports vitaminiques et en oligoéléments. Mais également d’exercices physiques qui stimulent le système immunitaire et favorisent l’équilibre du système nerveux périphérique contrôlant toutes les fonctions du corps, de rééquilibrage des rythmes biologiques par la lumière, ou d’acupuncture. Il s’agit aussi de nouvelles approches de la psychothérapie, comme l’intégration neuro-émotionnelle avec les mouvements oculaires (EMDR), qui mobilisent le ressenti émotionnel par la stimulation du corps.

David Servan-Schreiber, neuropsychiatre, professeur clinique de psychiatrie à l’université de Pittsburgh, aux Etats-Unis, chargé de cours à la faculté de médecine de Lyon-I. Dans son best-seller Guérir le stress, l’anxiété et la dépression sans médicament ni psychanalyse (Robert Laffont, 2003), il propose sept méthodes naturelles de traitement qui constituent une « nouvelle médecine des émotions. »

Antonio Damasio est professeur de neurologie à l’université de l’Iowa, aux Etats-Unis, et membre du prestigieux Institute of Medicine, qui donne le “la” de la médecine scientifique occidentale. Il est peut-être le neurologue et chercheur en neurosciences le plus connu et le plus respecté au monde. Grand spécialiste des lésions du cerveau qui affectent le comportement et les émotions, il est l’auteur notamment de Spinoza avait raison (Odile Jacob, 2003).

source: http://www.psychologies.com/Bien-etre/Sante/David-Servan-Schreiber/Interviews/La-medecine-ne-doit-plus-separer-le-corps-et-l-esprit

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